Tout le monde suit les mêmes startups. Celles qui ont une levée, une page Crunchbase, un titre dans Sifted. Depuis quelques semaines, je suis une autre catégorie, et je ne la trouve dans aucune base de données : les entreprises créées de zéro par les grands groupes français.
Pas des acquisitions. Pas des marques internes. Pas la vingtième « initiative » d'innovation avec un deck et sans compte de résultat. De vraies entreprises, nées dans un studio ou un programme de grand groupe, avec leur propre entité juridique, leurs propres comptes, et une taille qui compte.
Elles sont invisibles par construction. Pas d'annonce de levée, puisque le groupe les a financées. Pas de communiqué de M&A, puisque personne ne les a rachetées. Pas de fiche dans les bases de données, puisque ces bases reposent sur ces deux signaux. Et pourtant, certaines pèsent plus lourd que la plupart des startups en seed dont on parle chaque semaine.
Ce que j'ai trouvé jusqu'ici
J'ai posé la question sur LinkedIn il y a deux jours. Vingt-cinq commentaires plus tard, la liste s'allonge plus vite que je ne peux la vérifier. Voici ce que j'avais au départ, à partir d'informations publiques ou d'échos directs :
- Watèa (Michelin) : électrification des flottes de véhicules utilitaires légers, créée via l'incubateur de Michelin.
- Exaion (EDF) : calcul haute performance et actifs numériques ; rachetée à 64 % par Mara Holdings.
- Metroscope (EDF) : jumeaux numériques qui surveillent le parc nucléaire français.
- Blank, Kolecto, Kls (Crédit Agricole) : trois sociétés issues de La Fabrique by CA.
- Qare (AXA / Kamet) : téléconsultation, cédée à HealthHero.
- Forge (Société Générale) : actifs numériques et crypto, construite au sein de la banque.
- Altametris (SNCF Réseau) : captation par drone et données 3D pour les gestionnaires d'infrastructures, qui vend aujourd'hui bien au-delà de la SNCF.
- Upply (Geodis / SNCF) : données et IA pour le fret, une cinquantaine de personnes.
- FLOA et les filiales issues de Cdiscount (Casino).
- PriceMoov (Rent A Car) : logiciel de pricing, né au sein du loueur.
- May (Upcoop, 2022).
Deux sorties. Des dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires cumulé. Des centaines d'emplois. Et aucune vue d'ensemble nulle part. Plusieurs de ces noms viennent de lecteurs, ces dernières quarante-huit heures ; chacun sera vérifié avant publication.
Les critères font déjà leur travail. Un lecteur a fait remarquer que Free2move (Stellantis) s'est développée par acquisitions, pas à partir de zéro : elle sort de la liste. Astore, la plateforme achats d'Accor, est le cas inverse : 250 personnes, trente bureaux, plus de 3 milliards d'euros d'achats gérés, des hôtels tiers comme clients. Si c'est une société distincte, elle a sa place ici. Si c'est une direction avec une marque, non. C'est la ligne, et elle mérite d'être tenue strictement.
J'ai aujourd'hui une vingtaine de candidates, chez EDF, Crédit Agricole, AXA, Michelin, BNP Paribas, la SNCF, Accor et d'autres. Je suis certain qu'il en manque beaucoup.
Faire, investir ou s'associer
J'écrivais il y a quelques années que les grands groupes ont trois façons d'innover, et qu'ils les pensent rarement comme un seul système.
- Faire. Construire soi-même : seul, avec un prestataire, ou avec des entrepreneurs.
- Investir ou acheter. Prendre une participation dans un acteur émergent, ou le racheter.
- S'associer. Mener des pilotes avec des startups. Je reste sceptique sur ce levier : surtout des preuves de concept qui ne mènent nulle part et épuisent tout le monde.
Dans la plupart des groupes, ces trois leviers sont répartis entre des équipes différentes (business units, M&A, stratégie, innovation, intrapreneuriat) et personne n'a la vue d'ensemble. Il n'y a pas de tour de contrôle. Chaque équipe actionne son levier pour ses propres raisons, et le groupe se retrouve avec un portefeuille de participations minoritaires, un cimetière de POC, et un lab qui n'a jamais immatriculé quoi que ce soit.
Le venture building corporate, c'est faire, avec des entrepreneurs. C'est le plus exigeant des trois leviers, parce qu'il demande au groupe ce qu'il sait structurellement mal faire : créer une entité indépendante, la confier à des gens qui ne sont pas salariés, et la laisser affronter la concurrence. C'est aussi le seul levier qui produit un actif que le groupe n'avait pas avant.
Pourquoi personne ne le mesure
Voici ce qui m'a frappé en compilant la liste. La France mesure plutôt bien l'innovation des grands groupes, tant qu'il s'agit d'investissement.
Orange Digital Ventures et Deloitte publient chaque année un baromètre du corporate venture capital. France Invest a publié un livre blanc sur le corporate venture. Bpifrance suit les collaborations entre grands groupes et startups. Tout cela est utile. Et tout cela porte sur les leviers investir et s'associer.
Personne ne mesure le levier faire. Personne ne compte les entreprises que les grands groupes créent réellement. Le levier le plus exigeant, et le seul qui construit quelque chose de nouveau, est celui pour lequel il n'existe aucune donnée.
Résultat : quand une directrice de l'innovation propose en comité de direction de créer une venture plutôt que de prendre une participation, elle n'a aucun point de comparaison. Pas de taux de survie. Pas de délai type jusqu'au premier chiffre d'affaires. Aucune idée de ce qu'est une bonne table de capitalisation, ni de ce que ça coûte. Chaque discussion part de zéro. C'est en grande partie pour cela que si peu de ces entreprises voient le jour.
L'Observatoire
Nous allons donc les compter.
Honey Lab construit la première cartographie du venture building corporate en France. Les critères sont volontairement stricts :
- Une société créée de zéro par ou avec un grand groupe.
- Sa propre entité juridique, avec ses propres comptes.
- Toujours active, ou sortie : un vrai résultat dans les deux cas.
Exclus : les acquisitions, les marques internes, et les programmes d'incubation qui n'ont jamais rien immatriculé.
Pour chaque société, nous voulons le groupe, l'année de création, la structure du capital, et au moins un chiffre dur : chiffre d'affaires, effectif, ou la sortie. Quand les comptes sont publics, nous les utiliserons. Quand ils ne le sont pas, nous le dirons.
Une carte imparfaite vaut mieux que pas de carte. C'est dans les corrections qu'on apprend.
La première version sera publiée au premier trimestre 2027. Elle sera imparfaite, et elle sera publiée quand même. La correction sur Free2move m'en a plus appris sur ce qui compte que les six entrées confirmées.
Si vous en connaissez une
Fondateurs de ces sociétés, responsables de studios corporate, intrapreneurs qui ont immatriculé quelque chose : je veux votre venture dans la liste.
Envoyez-moi le nom, le groupe, l'année et un chiffre. C'est tout. Et si vous dirigez un groupe qui en a créé une sans jamais en parler, c'est précisément à vous que ce travail s'adresse.